Démarche

Solastalgie

Parfois, on peut se sentir submergé par les alertes de la communauté scientifique sur l’état du changement climatique. D’ici un siècle, les températures sur Terre risquent d’augmenter de +3°C, si les Etats tiennent leurs engagements, à +7°C si l’on continue sur la même trajectoire. Cela entraînera des événements climatiques intenses et répétés, la disparition de forêts et de zones humides, des crises alimentaires, la pression des ressources favorisant le développement d’épidémies. A +7°C, le permafrost en Sibérie libérera des dizaines de gigatonnes de CO2, créant un emballement : 40% des espèces animales et végétales disparaîtront, le coût financier des catastrophes sera devenu insoutenable, entraînant un effondrement systémique. Le dernier rapport du GIEC, passé sous quasi-silence médiatique, ne fait qu’alourdir le constat scientifique : nous ne sommes pas prêts pour ce qui arrive.

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Pensez à respirer.
C’est exactement ceci, un sentiment de gorge nouée mêlée d’urgence. Le ressentez-vous ?

C’est sur cette base que j’ai entamé le corpus artistique Solastalgie, néologisme décrivant la douleur morale causée par la perte irréparable des écosystèmes d’un territoire, construit avec le latin sōlācium (confort) et le grec algia (douleur). Ce projet de création se motive par mon intérêt sur les questions de biodiversité et de rapport complexe qu’entretient l’humain avec la nature, mon propos artistique étant nourri par des faits scientifiques. Je souhaite porter une réflexion sensible sur cette notion, en explorant les liens unissant un territoire habité et ses habitants.

Ce travail en cours repose sur une exploration poétique et plastique, de la perte du lieu physique, palpable, celui qui est directement impacté par ces menaces environnementales, et le paysage intérieur des individus confrontés à cette perte. Lui aussi se dévaste, solitairement souvent, au gré d’une nostalgie d’un futur qui s’étiole. Faire émerger un travail sur cette notion et l’impact émotionnel qu’elle induit participe à une approche de compréhension de ce mécanisme et de formalisation visuelle de ces sentiments.

 

Il m’est apparu que le processus de fabrication des œuvres, photographiques d’une part et plastique d’autre part, devait se réinventer ; ceci ne peut se réaliser qu’en diminuant l’utilisation de ressources, en supprimant les intrants chimiques polluants, en explorant des alternatives naturelles et non-toxiques pour l’humain et l’environnement, en mettant au cœur du travail de création les techniques low-tech et le triptyque : réutiliser, réduire, recycler.

J’ai donc entamé depuis une exploration du médium photographique, notamment en participant au partage de connaissances au sein de The Sustainable Darkroom, collectif d’origine britannique, d’artistes internationaux, qui développe des alternatives végétales et non-toxiques aux processus classiques de photographie argentique et numérique. Je suis en lien depuis récemment avec ArTex, ressourcerie culturelle de Clermont-Ferrand, afin d’entamer un travail de réemploi de matériaux dans la fabrication d’œuvres. Plusieurs séries naissent de cette recherche, dans laquelle je désire également fabriquer des outils de mesure de l’impact environnemental et social des œuvres, et de leur cycle de vie. Cela m'amène à explorer les procédés de fabrication des émulsions photosensibles, par le végétal, le cyanotype, ou les biomembranes.

Texte écrit par Grégoire Delanos, 2022