Le cordonnier de la plage


Sur le marché, de bon matin, une voix s'impose. Forte, légèrement aiguë, c'est celle d'un homme qui s'adresse tour à tour à la demi-douzaine de clients permanents. Au milieu de breloques, d'enluminures chevaleresques, d'images de chiens, de morceaux de cuir longs, courts, épais, de toutes couleurs et de toutes tailles, le cordonnier découpe, perce, teint, brosse, frotte ce qui deviendra ceintures, bracelets, colliers d'animaux, sacs.

C'est en Charente-Maritime que je fais la rencontre de Rocky. Le crâne rasé, il arbore fièrement un torse tatoué, tanné par le soleil et par le temps, comme en écho à ses cuirs. Derrière ses lunettes, son regard rieur évolue de visage en visage, comme s'il n'avait pas besoin de regarder son travail tellement le geste est imprégné en lui.

Il s'épanche volontiers sur sa vie d'ancien "bandit" de cité, dans le neuf-trois. Son amour pour la banlieue, il le revendique. "Là bas, dit-il, il n'y a pas de place pour le racisme, tout le monde se côtoie, s'entraide. Pour survivre face à la misère, tu apprends à aimer l'autre, tu l'invites à ta table s'il n'a pas à manger, car même si tu n'as rien, il te reste au moins ça." Et ses clients aussi il les aime, il les cajole, tandis que les commandes, il les prend à son rythme.

"Pas le temps pour deux ceintures. La deuxième tu l'auras l'année prochaine !" C'est la raison pour laquelle les habitués se bousculent d'années en années. "Je ne fais que du sur-mesure, de la qualité. Mes cuirs ils sont français, c'est moi qui les choisis, ils viennent du Périgord. Tu vois l'épaisseur là ? C'est impossible que ça se casse. Si tu as un problème avec les ceintures de Rocky, tu reviens me voir ! C'est garanti à vie."

Ses créations, il les cède à un prix dérisoire. Il vit chichement, dort dans son camion.

"Moi l'argent ne m'intéresse pas, je veux faire plaisir aux gens. Tu repars avec un sourire et ta ceinture, c'est tout ce qui compte ! La mairie, elle me prête un terrain, ça fait 27 ans que je suis là, je fais partie du décor maintenant. La mer, je ne pourrais plus m'en passer. Je fais mon sport tous les jours à côté."

Alors quand il faut partir, il crie ces derniers mots : "Rentre-bien mon frère !"

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