Pluie battante

Il y a des jours ainsi où l'on se dit qu'il est impossible de manquer une occasion. Ce dimanche-là, cela fait plusieurs heures que le déluge s'abat sur le paysage. Par ma fenêtre, je vois les premières montagnes enveloppées d'une brume épaisse ; des murs d'eau, des rideaux liquides comblent le vide de la vallée, emportés par des vents traversants.


Je me décide en quelques minutes : j'emballe mon appareil dans une improvisation de protection étanche, j'embarque un trépied, j'enfile le plus gros pull tricoté que je trouve dans mon armoire, avec par-dessus ma veste en cuir et une grosse écharpe, et je monte dans mon carrosse, plein d'idées en tête.

Arrivé au pied du Puy-de-Dôme, je suis saisi par le froid lancinant qui s'infiltre par tous les interstices de mes vêtements. Vraisemblablement, je suis le seul à avoir eu l'idée de m'aventurer ici à six heures du soir par un temps pareil. Le train à crémaillère passe devant moi, au pas, presque immobile, avec pour seul occupant son conducteur. Il me salue d'un vrombissement grave.

Parfois nul besoin d'aller bien loin pour se perdre et se retrouver. Aux abords des forêts, sur les Puys, l'air a le parfum de l'automne. L'humus est frais, le vent est glacial, chaque goutte de pluie qui glisse dans le cou devient un petit défi. Et pourtant on resterait des heures à observer la nature se déchaîner, par flots incessants de vagues célestes.

Les branches craquent, les souches s'émeuvent, l'eau s'infiltre partout. Il n'a pas plu depuis un mois, et pour la nature environnante, c'est une délivrance. Depuis le sommet, des rigoles se forment, et les pieds à demi-immergés, il faut continuer à grimper pour prendre de la hauteur. Les cimes sont immensément hautes. On s'incline.

Alors que j'effectue des allers et retours entre les clairières et mon appareil que je protège sommairement des afflux de pluie, je m'aperçois que mes photos sont aux antipodes de ce que je vis, calmes, diaphanes. Les gouttes d'eau figées se transforment en brume, l'eau sur les végétaux paraît tel un vernis qui viendrait lustrer le décor. Ici, ce que je vois sont mes mains engourdies, troubles tant mes cheveux font couler des flots sur mes cils.

Et là, dans la fureur silencieuse des éléments, en regard de la forêt qui m'abrite sommairement, je prends un moment pour ressentir, accepter le froid, accueillir les ondes liquides qui me parcourent. Frisson. Je suis vivant.